
Pendant longtemps, lorsqu’il fallait concevoir une interface, le choix semblait presque évident : Material Design. Des composants prêts à l'emploi, des règles de conception, une documentation complète, etc. Sur le papier, tout était réuni pour créer des interfaces cohérentes et faciles à prendre en main.
Mais est-ce que cette recette fonctionne vraiment pour une application métier ? Material Design a été pensé pour standardiser les interfaces et faciliter leur découverte. Est-ce suffisant lorsqu'on conçoit un outil utilisé huit heures par jour, cinq jours sur sept ? Ou faut-il, au contraire, s'en inspirer sans forcément l'appliquer à la lettre ? Et concrètement, Material Design, et les design system, comment ça marche ?
Pour comprendre pourquoi Material Design est devenu aussi populaire, il faut d'abord comprendre ce qu'est un design system.
Un design system est un ensemble de règles et de composants qui servent de référence pour concevoir une interface. Il ne s'agit pas seulement de choisir une couleur ou une typographie, mais de définir la manière dont les utilisateurs interagissent avec l'application : où placer les actions principales, comment organiser les informations, quels composants utiliser ou encore quels comportements adopter pour les formulaires, les tableaux ou les menus.
On le confond souvent avec une charte graphique, mais les deux n'ont pas le même rôle :
Les deux sont complémentaires : l'un répond à l'image de marque, l'autre à la manière dont les utilisateurs utilisent l'application.
L'objectif est simple : offrir une expérience cohérente, quel que soit l'écran consulté. Les utilisateurs retrouvent les mêmes repères, comprennent plus facilement l'interface et n'ont pas besoin de tout réapprendre à chaque nouvelle fonctionnalité.
Pour les équipes, c'est aussi un véritable gain de temps : les designers ne recréent plus les mêmes composants à chaque projet et les développeurs disposent d'une bibliothèque commune, plus simple à maintenir et à faire évoluer.
Aujourd'hui, il existe de nombreux design system. Certaines entreprises développent le leur. Par exemple, l'État français dispose du DSFR (Design System de l'État), et de nombreux frameworks proposent également leur propre version. Mais s'il y en a un qui s'est imposé comme la référence depuis plus de dix ans, c'est bien Material Design.
Lancé par Google en 2014, Material Design est un design system pensé pour unifier toutes les interfaces de son écosystème : AndroidAndroid est un système d'exploitation mobile basé sur Linux., Gmail, Google Drive, Maps, Chrome... Il s'inspire de métaphores physiques : des surfaces en forme de « papier » qui se superposent avec des ombres, des animations qui simulent des mouvements réalistes, une grille et des espacements normés.
L'objectif était simple : que les utilisateurs retrouvent les mêmes repères, quelle que soit l'application utilisée.
Pour y parvenir, Google a publié une documentation très, très complète (quasiment 60 pages !).
On y retrouve :
L'idée n'était pas seulement de proposer un style graphique, mais un véritable langage de conception que les designers et les développeurs pouvaient suivre à la lettre.
Très vite, Material Design a dépassé l'écosystème Google et est devenu le choix par défaut de nombreuses équipes pour concevoir des interfaces rapidement, sans repartir de zéro.
Depuis, Material Design a évolué avec Material Design 2, Material You puis Material Design 3. Mais son objectif est resté le même : proposer des interfaces cohérentes, faciles à découvrir et simples à prendre en main.
Et, qu’on aime ou pas le style Material Design, la question qui se pose pour nous est la suivante : est-ce que le design system d’une application métier doit-il être pensé dans une logique de simplicité de prise en main, ou dans une logique d’efficacité pour les utilisateurs récurrents ?
Une application métier est faite pour être utilisée tous les jours. L'enjeu n'est donc pas de la rendre ultra simple à découvrir, mais de permettre aux utilisateurs d'accéder le plus vite possible aux informations et aux actions qu'ils utilisent en permanence. Et c'est justement là que la philosophie de Material Design commence à montrer ses limites.
Material Design a été pensé pour faciliter la découverte d'une interface. Le problème, c'est que dans une application métier, une fois cette phase passée, les utilisateurs veulent aller vite, très vite ! Et parfois, à vouloir simplifier le premier contact, on finit par compliquer l'usage quotidien.
C'est un peu ce qu'on observe avec certaines interfaces Google : elles sont propres, cohérentes, agréables... Mais à force de vouloir tout simplifier, certaines fonctionnalités se retrouvent cachées derrière plusieurs clics. Au début, ce n'est pas gênant. Mais quand on utilise l'outil toute la journée, ça commence à l'être un peu plus.
Ça donne presque l'impression d'être un enfant qui ne sait faire qu'une action à la fois et qui doit cliquer à chaque étape.
On pourrait presque avoir envie d'un bouton « Passer en mode adulte », un peu comme on passe du thème clair au thème sombre. Une interface qui affiche davantage d'informations, qui donne directement accès aux fonctions avancées en un clic, et pas en dix mille ! (Bon... j'exagère un peu, mais l'idée est là 😄.)
Après c’est toujours pareille, il faut que vos choix de design system correspondent à l’utilisation et aux objectifs de votre application métier. Par exemple, si l’application est utilisée plusieurs heures par jour, mais que vous avez un gros turnover des équipes, ça peut valoir le coup d’avoir une interface guidée comme Material. De même, si votre application est utilisée par des personnes une fois par mois pendant quelques minutes.
À l'inverse, si les utilisateurs gardent le même outil pendant des années, leurs habitudes deviennent leur meilleure alliée. Regardez l'AS/400 : ce dinosaure des années 80 est encore utilisé dans beaucoup d'entreprises. Est-ce qu'il est beau ? Alors là, vraiment pas. Est-ce qu'il est agréable à prendre en main ? Bof, on a vu mieux. Et pourtant, ceux qui l'utilisent au quotidien sont redoutablement efficaces. Pourquoi ? Parce que l'interface n'a quasiment jamais changé et qu'ils la connaissent par cœur. La stabilité compte énormément sur un outil métier !
À notre avis, la vraie question n'est pas : « Est-ce qu'il faut utiliser Material Design ? ». La vraie question est plutôt : « À qui s'adresse mon application ? »
Quand on conçoit un outil métier, le but n'est pas de faire la plus belle interface possible (même si on aimerait bien concilier les deux). Le but, c'est de répondre à un besoin métier. Si une interface permet aux utilisateurs d'aller plus vite, de faire moins d'erreurs, de trouver plus facilement leurs informations et, au passage, de réduire les demandes au support, alors jackpot : elle est réussie ! C'est là qu'on reconnaît un bon UXL'UX signifie "user experience" et définit l'ensemble des éléments permettant l'utilisation du site web de façon optimale. designer d’ailleurs :)
Son travail ne commence pas dans Figma, mais sur le terrain : comprendre le métier, échanger avec les utilisateurs, observer leurs habitudes et leurs contraintes. C'est pour ça qu'il doit intervenir dès le début du projet, avant même la première ligne de code, et non une fois que tout est développé, sinon il va surtout devoir faire de la magie et se transformer en UX/UIdini (vous l'avez ? UX/UIdini, Houdini... le magicien 😄).
Une bonne expérience utilisateur se construit avant la première ligne de code. Et c'est souvent à ce moment-là qu'on décide si Material Design sera une bonne base... ou si le projet mérite son propre design system ! Et oui tiens, est-ce qu’avoir un design system sur-mesure, c’est une bonne solution ?
Comme souvent, la réponse tient en deux mots : ça dépend !
Un design system sur-mesure apporte surtout de la cohérence. Une fois les bases posées, les nouveaux écrans peuvent reprendre les mêmes composants, et on s’affranchit des allers-retours avec l’UX pour débattre sur les espacements à chaque nouvelle feature.
Ensuite, ça permet de réduire les sollicitations au support ! Les utilisateurs trouvent facilement leurs repères dans toutes vos applications, et prennent en main plus facilement les outils. Moins de questions, moins de frustrations, et une meilleure perception des apps :)
Et puis un dernier point qui nous tient à coeur : avoir un design system sur mesure, c’est avoir une vraie identité de marque ! Quelle que soit l’application qu’on ouvre, on sait directement que c’est vous :)
Après soyons honnêtes, mettre en place son propre design system demande du temps, du budget et ça peut donner l’impression de ralentir le projet au début !
Et puis, ça ajoute une couche en plus, qu’il va falloir également faire évoluer dans le temps, pour que ça ne parte pas dans tous les sens au fil des évolutions.
Donc bref, vous l’aurez compris, avoir un design system sur mesure bien construit dès le départ peut faire la différence : il permet d’anticiper une bonne partie des problèmes, mais forcément, il faut s’investir un peu en amont :)
Et en parlant de travail amont, prendre le temps de comprendre le métier, les utilisateurs, leur environnement de travail réel, c'est probablement ce qui, à terme, évite un support qui explose et des dérives qu'on ne rattrape plus.
Non, et ce n'est d'ailleurs pas la bonne question. Material Design reste un excellent design system, il permet de concevoir rapidement des interfaces cohérentes, accessibles et faciles à prendre en main. Le problème n'est pas l'outil, mais de croire qu'il existe une recette universelle.
Une application métier n'est pas un site vitrine, elle accompagne des utilisateurs qui reviennent tous les jours, parfois pendant des années. Leur priorité n'est plus de découvrir l'interface, mais d'aller vite, de retrouver leurs repères et d'être efficaces.
Alors oui, Material Design peut être un excellent point de départ, mais il ne doit jamais devenir une contrainte. Si votre métier impose des usages particuliers, des écrans très denses ou des habitudes bien installées, il faut savoir s'en éloigner sans culpabiliser.
Au fond, le meilleur design system n'est ni celui de Google, ni celui de Microsoft, ni celui de n'importe quel framework, c'est celui qui répond le mieux aux besoins de vos utilisateurs.
Et si vous ne deviez retenir qu'une seule idée de cet article, ce serait celle-ci : avant de choisir des composants, prenez le temps de comprendre les personnes qui vont les utiliser. Le reste, Material Design, votre propre design system ou un mélange des deux, n'est finalement qu'une conséquence de cette réflexion.
Et si le sujet vous intéresse, nous avons justement consacré notre dernier podcast à l'UX/UI des applications métier, avec une question centrale : comment concevoir une interface vraiment efficace pour ses utilisateurs ?
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